dimanche 23 mai 2010
Pierre Gras vagabonde
Cet imprécis de voyage est un incontournable compagnon de réflexion sur le voyage, la lenteur, le vagabondage et tant d'autres errances et circumnavigations, tant mentales que physiques.
Pierre Gras est journaliste et éditeur. Auteur d'essais et de récits de voyage consacrés au monde urbain, il a notamment publié «Médias et citoyens dans la ville» et cet imprécis de voyage. Il vit en enseigne à Lyon.
Le flâneur des rivages en a extrait les passages les plus résonnants, les mieux connectés à sa propre réflexion sur son immobilité.
Que ceci vous invite à lire tout ce qui a été laissé pour compte...
L’imprécis de voyage
Petit imprécis de voyage à l’usage des
navigateurs urbains ,
Paris, Homnisphères, collection Savoirs Autonomes,
2008, 136 pages.
De l’art de voyager
sans se mouiller
En fait, on voudrait tous voyager sans se mouiller. Le beurre et l’argent du beurre, mais sans la mauvaise humeur de la fermière ni l’odeur de la ferme. Or, le voyage implique. Et il ne fera qu’impliquer davantage ceux qui feront l’effort de se tourner vers l’Autre, d’aller au delà des apparences. Autant le savoir, voyager, c’est choisir d’écouter sa peur et chercher à la dépasser. Accepter l’imprévisible non comme une malédiction, mais comme une opportunité. « Ce qui constitue le plaisir du voyage, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même, soutient Théophile Gauthier. Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventure. 1 » Sinon, autant se transformer en valise et se laisser porter le plus rapidement possible jusqu’à chez soi, en espérant que rien de fâcheux n’arrive aux bagages – Morand disait d’ailleurs, par provocation, « je voudrais qu’on fit de ma peau une valise »…
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Nous sommes comme la voyageuse improbable de Bagdad Café lorsqu’elle pousse la porte de l’établissement : ni tout à fait la bienvenue ni tout à fait à sa place. Une Allemande en culotte de peau lâchée en plein western… En voyage, nous ne sommes plus nous-mêmes, nous sommes en nous-mêmes. Face aux autres, inconnus. Ce qui peut potentiellement arriver provoque une mise en question de soi. La question est d’ailleurs moins « qui suis-je?», que « jusqu’ou vais-je pouvoir aller?» Le voyage constitue moins une perte d’identité qu’une mise en abîme. Et c’est bien ce qui nous dérange.
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L’ambition du voyageur de parvenir à rencontrer l’Autre est donc à la fois immense, immodeste et, pour tout dire, inachevée. Elle aboutit parfois à un constat teinté d’amertume : « Il n’y a pas de plaisir à voyager. J’y verrais plutôt une ascèse », note Albert Camus 2. Le projet du voyageur s’en ressent forcément : « Être seul, pauvre de besoins, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand, à la conquête du monde », recommande Isabelle Eberhardt 3. Vaste programme pour qui ne voudrait pas se mouiller.
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1. Voyage en Espagne (1840),
La Palatine, 1982.
2. Carnets (mai 1935 –
février 1942), Gallimard, 1962.
3. Écrits sur le sable,
Grasset, 1988.
Marcher
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Mais par les temps qui courent (pourquoi ne marchent-ils
pas?) l’errance possède un goût sulfureux. Et meurt dans l’indifférence.
Isabelle Eberhardt le pressentait depuis longtemps : « Un droit que
bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à
l’errance, le vagabondage. Et pourtant le vagabondage, c’est
l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté 3.
Cette liberté a toutefois un prix élevé, que les gens du voyage [les Tziganes]
ne connaissent que trop : la méfiance, l’hostilité, la mise à l’écart, le
ghetto. Comme le chantait Brassens, « les braves gens n’aiment pas / que
l’on suive une autre route qu’eux ».
Pour le voyageur, trop souvent, à la fin du voyage, c’est le
choc. À la plénitude du parcours succède la lucidité amère de l’arrivée :
« Au retour de nos marches, écrit Jacques Lanzmann, tout nous paraît
injuste parce que tout coule à flot, parce que tout s’étale et s’expose, parce
que tout est à vendre et à acheter. […] Parce que là où les uns vont, pauvres
mais libres, les autres vont, riches mais entravés. 4 » Rude
bilan.
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1. L’émeraude des
Garamantes, souvenirs d’un Saharien, réédition Actes Sud, 1999.
2. Propos recueillis par Jean-Pierre Langellier, in Le Monde, 18 mars 1997.
3. Op. cit.
4. Marches et rêves,
J.-C. Lattès, 1988.
Au train où vont les
choses
Sur cette planète, où tout devient accessible en quelques
heures, la lenteur n’est-elle pas le nouveau luxe du voyageur? Elle nous permet
de regarder à la bonne vitesse le film projeté derrière la vitre embuée,
d’accumuler les paysages, les images, les saveurs, les odeurs. Un
cosmopolitisme de sens que la mémoire se chargera de stocker et de classer fort
heureusement de manière aléatoire.
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Car on s’efforce d’éliminer partout l’incertitude du voyage
et, depuis quelques années, en France, on vous rembourse une partie de votre
billet de train en cas de retard supérieur à trente minutes. C’est appréciable,
bien sûr. Mais ne l’oublions pourtant pas, […] les trains qui arrivent à
l’heure n’intéressent personne.
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De ports et d’autres
« Larguez les amarres » est une expression commode
pour désigner ce mouvement qui consiste à abandonner un chez soi devenu trop
confortable ou au contraire, trop risqué, au profit de l’inconnu, de l’incertain,
donc de l’aventure potentielle. « Le rivage est une incitation à lire les
lignes du monde », confirme le poète Kenneth White. Mais le large est
aussi un appel à l’oubli de soi.
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Un monde de villes
Jusqu’à Le Corbusier qui n’a pas de mots assez durs pour
fustiger ces villes anciennes dont les rues ne sont même pas droites :
« Vos rues tordues, vos toits tordus sont une paresse et un échec,
fulmine-t-il. La rue courbe est l’effet du bon plaisir, de la nonchalance, du
relâchement, de la décontraction, de l’animalité 1.» La ville
traditionnelle et son « animalité »
feraient-elles donc si peur? Il est vrai qu’on ne voyage plus pour se
constituer un point de vue sur une ville, un pays, une civilisation, un moment
de l’humanité, mais pour disposer de
la vue, ce qui n’est pas pareil.
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1. Cité par Marie-Claire Kerbrat dans Villes, voyages, voyageurs, actes de la rencontre, 2005
Tout se mérite
Multiplier les exemples ne changerait pas la donne : la
tendance à la marchandisation touche tous les dispositifs du tourisme, du plus
modeste au plus sophistiqué. Alors, quelle alternative? Small is beautiful? Évidemment. Éloge de la lenteur? Oui, on l’a
assez répété. Respect des rythmes biologiques et de la diversité culturelle?
Assurément. Et puis? Nous pouvons certes peser, à travers nos modes de vie,
tant à domicile qu’en voyage, sur le désastre du monde. Mais comment se
comporter légèrement? Les petits
projets de développement ont la cote : on connaît en principe les
bénéficiaires, les intermédiaires, les résultats. C’est rassurant. Mais comment
ignorer le contexte général qui divise souvent par dix les efforts réalisés?
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Pas facile d’inciter les touristes à prendre soin de leurs
déchets ordinaires (emballages alimentaires, boîtes de conserve ou en
plastique, piles et même linge usagé…) quand le tri sélectif ne concerne qu’un
habitant sur cinq, en moyenne, en France. Pas davantage de leur imposer une
marche un peu longue ou une balade urbaine quand la grande majorité des
déplacements effectués en voiture dans les pays occidentaux porte sur moins
d’un kilomètre… Soyons lucides, nous ne sommes pas différents quand nous partons : nous emmenons avec nous nos
pratiques, bonnes ou mauvaises, nos courages et nos lâchetés, nos certitudes et
nos nombreuses ignorances.
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Pour d’autres aussi, pourtant plus aguerris ou plus
introvertis, le retour de voyage a le goût de l’amertume : le monde n’a
pas changé quand ils n’étaient pas là. Peut-être ne rentre-t-on que pour
retrouver ses racines. […] « Je n’aime pas le mot « racines »,
et l’image encore moins, tranche l’écrivain Amin Maalouf 1. Pour
nous, seules importent les routes. Ce sont elles qui nous convoient – de la
pauvreté à la richesse ou à une autre pauvreté, de la servitude à la liberté ou
à la mort violente. Elles nous promettent, elles nous portent, nous poussent,
puis nous abandonnent ». Ces routes sont parfois celles de la liberté. Il
existe sans conteste dans le désir de voyage une envie profonde, une pulsion,
qui fait franchir bien des obstacles : langues, cultures, passeports, mythes,
frontières, conflits, intolérances sous diverses formes… Mais il nous serait
parfois utile de savoir pourquoi ce désir impérieux ne se consacre pas
davantage à changer le monde, celui que nous traversons mais aussi celui que
nous vivons au quotidien. À moins que cette quête, comme celle du Graal, n’ait
d’autre but que de nous en éloigner, au bénéfice d’un mystère toujours plus
épais. Celui de l’origine du monde.
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1. Origines, Grasset, 2004.
« Mobilo, ergo
sum »
C’est ainsi qu’en même temps que naissaient l’hyper-mobilité et ses conséquences
mégapolitaines, émergeait une alter-mobilité
non moins sérieuse qui, pour résumer, nous suggère que la mobilité peut
finalement être synonyme de… lenteur. Une mobilité intelligente, qui
« prendrait son temps ». Et qui regarderait vers l’ailleurs.
« J’ai beaucoup voyagé, expliquait ainsi Jean Chesneaux, je suis allé à
l’Île de Pâques, en Nouvelle-Guinée, au Canal de Panama, à Pétra en Jordanie,
dans de nombreux endroits relativement insolites; or, voyager ce n’est pas
seulement se déplacer dans l’espace, c’est vivre l’universalité de la relation
au temps dans sa diversité. On mesure la relation au temps d’une façon très
forte à travers une autre situation, un autre mode de sédimentation historienne
que celui auquel on est habitué 1.»
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1. Entrevue donnée à La République des Lettres, 1er décembre 1996.
vendredi 20 février 2009
À propos...
« Vous avez droit aux récoltes, droit à la joie, droit au monde véritable, droit aux vraies richesses, ici-bas, tout de suite, maintenant, pour cette vie. Vous ne devez plus obéir à la folie de l'argent. »
Jean Giono, Les vraies richesses
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque... À te regarder, ils s'habitueront. »
René Char
« Quittez tout, vous trouverez tout. »
François d'Assise
« Le temps n'a qu'une réalité, celle de l'instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l'instant et suspendue entre deux néants. »
Gaston Bachelard, L'intuition de l'instant
« Du moins est-il maintenant limpide et clair que ni le futur ni le passé ne sont rien et que l'expression: trois temps, passé, présent, futur, est impropre, mais que peut-être l'expression propre serait: trois temps, un présent où il s'agit du passé, un présent où il s'agit du présent, un présent où il s'agit du futur. Il y a, en effet, dans l'âme, trois données que je ne vois pas ailleurs: un présent où il s'agit du passé, le souvenir; un présent où il s'agit du présent, la vision; un présent où il s'agit du futur, l'attente. Me permettra-t-on de le dire? Ce sont trois temps que je vois et, je l'avoue, trois réalités. »
Saint Augustin, Confessions, XI
Gwel ar skeud hag e gavi ar sklerijenn [Vois l'ombre et tu trouves la lumière]
Maxime bretonne de cadran solaire, sur la place de Plougastel-Daoulas
En Bretagne, face aux éléments naturels, il faut faire preuve de beaucoup d'humidité.
Le flâneur des rivages
« Avec la vitesse, nous savons peut-être ce que nous avons gagné, en temps et en argent surtout, mais nous ne savons pas encore tout ce que nous avons perdu… »
Franck Michel, Voyage au bout de la route, 2004
« Quand on ne veut qu'arriver, on peut courir en chaise de poste, mais quand on veut voyager, il faut aller à pied. »
Jean-Jacques Rousseau, Émile, ou De l’éducation, 1762
« Je réponds d’ordinaire à ceux qui me demandent les raison de mes voyages : « je sais bien ce que je fuis, mais pas ce que je cherche. »
Michel Montaigne, Essais, 1588
« Heureusement, il y a les pannes! […] L’accroc dans la routine du quotidien. Avec la panne, enfin, le voyage devient dérive…»
Jean Meunier, Le monocle de Joseph Conrad, 1993
lundi 26 janvier 2009
Jean-Jacques Rousseau est de notre avis!
«Je ne connais qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval, c'est d'aller à pied. On part à son moment, on s'arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d'exercice qu'on veut. On observe tout le pays, on se détourne, à droite, à gauche; on examine tout ce qui nous flatte; on s'arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie; un bois touffu, je vais sous son ombre; une grotte, je la visite; une carrière, j'examine les minéraux. Partout où je me plais, je reste. À l'instant où je m'ennuie, je m'en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n'ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes; je passe partout où un homme peut passer; je vois tout ce qu'un homme peut voir; et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir.
Voyager à pied, c'est voyager comme Thalès, Platon et Pythagore. J'ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre à voyager autrement, et s'arracher à l'examen des richesses qu'il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue... Qui est-ce qui, aimant un peu l'agriculture, ne veut pas connaître les productions particulières au climat qu'il traverse et la manière de les cultiver? Qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l'histoire naturelle, peut se résoudre à passer un terrain sans l'examiner, un rocher sans l'écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles? Combien de plaisirs on rassemble par cette agréable manière de voyager, sans compter la santé qui s'affermit, et l'humeur qui s'égaye. J'ai toujours vu ceux qui voyageaient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants ou souffrants; et les piétons toujours gais, légers et contents de tout. Combien le coeur vit quand on approche du gîte! Combien un repas grossier paraît savoureux! Avec quel plaisir on se repose à table! Quel bon sommeil on fait sans un mauvais lit!
Quand on ne veut qu'arriver, on peut courir en chaise de poste; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.»
Jean-Jacques Rousseau
Émile, ou De l'éducation
Livre V, 1762


















